Afrique de l'Est : La Tanzanie, l'Ouganda et le Kenya, concurrents de demain pour l'Europe sucrière ? Actualidade News Actualidad
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Le betteravier français - samedi 1er avril 2006

Si les potentiels des trois pays sont différents, la Tanzanie pourrait bien devenir exportatrice à moyen terme. Cette région revêt d’autant plus d’importance pour les planteurs européens que la Tanzanie et l’Ouganda bénéficieront d’un accès illimité au marché européen à partir de 2009.

Les perspectives des filières sucrières de ces trois pays sont contrastées à l’horizon des cinq prochaines années et restent incertaines. L’évolution de la consommation intérieure de l’EAC sera déterminante. En effet, ces pays disposent d’importants réservoirs de consommation avec une consommation par habitant de l’ordre de 9 kg en Ouganda, 10 kg en Tanzanie et de 20 kg au Kenya. L’évolution de la consommation sera notamment fonction du développement économique de ces pays dont le potentiel est aujourd’hui important. Par ailleurs, l’instauration du programme éthanol dans ces pays importateurs de pétrole pourrait également ralentir le développement de la production sucrière, compte tenu qu’une partie de la canne serait absorbée par ce nouveau marché.
La Tanzanie semble en avance sur cet aspect, les acteurs de la filière organisant d’ores et déjà un lobby pour démarrer des programmes de mélange dans les essences.

Tanzanie
Le plus fort potentiel

La Tanzanie apparaît comme le pays disposant du potentiel le plus important. En effet, la présence des expertises sud-africaine et mauricienne, la réorganisation de la filière, la disponibilité en terre, et la possibilité de passer en système irrigué laissent entrevoir une augmentation de la production locale dans les années à venir.
Les coûts de production aujourd’hui encore un plus élevés que les pays voisins (Malawi, Zambie) pourraient se réduire substantiellement avec une meilleure organisation des petits planteurs et la mise en place de la co-génération au niveau des usines.
Ainsi, outre un projet nouveau de production de l’ordre de 110 000 t, le Sugar Board of Tanzania, organe rassemblant l’ensemble des acteurs de la filière, prévoit une production de l’ordre de 550 000 t à l’horizon de 2010 en misant sur une augmentation de la production dans les usines existantes. Ces chiffres sont probablement optimistes mais l’industrie dispose d’un réel potentiel pour augmenter sa production et, au moins dans un premier temps, satisfaire la demande locale.

Une filière sucre complètement réhabilitée

La Tanzanie est à ce jour un pays structurellement déficitaire en sucre avec une production d’environ 260 000 t en 2005-06 pour une consommation estimée à 380 000 t. Si les importations représentent également 30 % de la consommation, la filière tanzanienne montre cependant de nombreux atouts par rapport à la filière kenyane. En effet, en l’espace de dix ans, la production a considérablement augmenté passant de 100 000 à 260 000 t.
La filière s’est organisée et les industries ont été privatisées à la fin des années 90, en partie avec l’intervention d’acteurs étrangers. Ainsi, Illovo (Afrique du Sud) et Deep River Beauchamp (Ile Maurice) ont racheté des complexes en Tanzanie qui sont aujourd’hui particulièrement performants. Les deux autres usines opérationnelles sont détenues par un acteur local “ Tanzania Sugar Industry ”, dont la gestion et l’efficience seraient moins fortes.
Par ailleurs, les conditions de croissance de la canne sont bien meilleures qu’au Kenya, notamment dans la région de Morogoro (à 400 km à l’Ouest de Dar Es Salam), qui assure 70 % de la production nationale. La durée de maturation de la canne est de 12 mois et uniquement 30 % de la canne des usines sont fournis par des petits planteurs, le reste étant assuré par les plantations en partie irriguées. La production de la canne reste cependant grandement affectée par les conditions climatiques. Ainsi, les faibles précipitations de cette campagne devraient faire fortement reculer la production nationale de façon significative (jusqu’à 50 % sur certaines zones de production).


Ouganda
Perspectives incertaines

La situation de l’Ouganda est intermédiaire et reste la plus incertaine. En effet, acteurs locaux et gouvernements montrent une ferme volonté d’accroître la production dans les années à venir, notamment pour atteindre la consommation intérieure. Mais rien ne prouve à l’heure actuelle que cet objectif sera possible. Par ailleurs, l’Ouganda en tant que membre du COMESA pourrait être également confronté à une libéralisation prochaine de son marché du sucre. Disposant d’une compétitivité plus élevée que le Kenya et, surtout, d’une filière plus structurée, la filière ougandaise pourrait se trouver dans une posture moins difficile.

Une filière sucre en transition

L’Ouganda est importateur structurel avec une production d’environ 180 000 t pour une consommation de 230 000 t. A l’image de la Tanzanie, la filière a été complètement réhabilitée après les divers conflits et dictatures dans les années 90, alors que la production était quasiment nulle à la fin des années 80.
La filière est aujourd’hui dans une situation intermédiaire entre le Kenya et la Tanzanie, avec deux usines privatisées sur les trois usines opérationnelles. Les deux usines privées sont détenues par des groupes locaux gérés par de grandes familles d’origine indienne. La dernière usine étatique, actuellement gérée par Booker Tate (Royaume-Uni), pourrait être privatisée de façon imminente. Certains acteurs internationaux, comme Illovo, ont déjà soumis leurs offres de rachat, mais sous pression gouvernementale, l’usine pourrait bien revenir à Madhvani, l’un des acteurs sucriers locaux.
D’un point de vue technique, les cycles de maturation sont relativement longs en Ouganda - environ 18 mois – sans pour autant atteindre ceux du Kenya. Environ 30 % de la canne sont fournis par des petits planteurs dont la surface moyenne par exploitation atteint 4 ha. L’irrigation est par ailleurs quasi absente.
La situation encore précaire de la filière, la faible compétitivité ainsi que la volonté des industriels locaux d’accroître leurs bénéfices ont conduit l’Etat à mettre en place des systèmes permettant de maintenir des prix élevés sur les marchés (580 USD/t, soit 480 Euro/t) et de n’importer que la quantité nécessaire pour combler le déficit de production.

Kenya
La filière sucre à restructurer en profondeur

La restructuration de la filière kenyane apparaît difficile car ce secteur est politiquement très sensible : d’une part, de nombreux acteurs gouvernementaux en bénéficient directement et, d’autre part, quelque 200 000 petits planteurs vivent de la production cannière, un enjeu social de taille pour le pays.
La situation kenyane est d’autant plus préoccupante que le marché du sucre devrait être libéralisé au 1er janvier 2007 au sein du COMESA, un autre accord de libre-échange africain regroupant 20 pays dont certains parmi les plus compétitifs de l’Afrique (Zambie, Malawi) et disposant d’une frontière commune avec le Kenya (Soudan, Ethiopie). Dans l’hypothèse d’une libéralisation du marché du sucre, une partie de la production kenyane pourrait être amenée à disparaître, ce que cherche à tout prix à éviter le gouvernement, compte tenu des impacts sociaux dramatiques que cela pourrait engendrer.
L’une des options du gouvernement sera probablement de négocier un nouveau report avec ses partenaires du COMESA mais cela au prix de concessions sur d’autres produits pour lesquels le Kenya dispose d’avantages comparatifs. A terme, le gouvernement n’aura que le choix de restructurer cette filière en profondeur.

Un acteur peu compétitif

Le Kenya est à la fois le plus important producteur et importateur de sucre de l’EAC. Avec une production oscillant, depuis une dizaine d’années, de 380 à 520 000 t, il importe annuellement quelque 150 à 250 000 t afin de satisfaire une consommation intérieure de l’ordre de 700 000 t. La filière sucrière kenyane est caractérisée en premier lieu par une faible compétitivité.
La canne est produite à 90 % par quelque 200 000 petits planteurs disposant de 0,7 ha en moyenne. Cette importante atomisation de la production cannière augmente fortement les coûts de production au champ. Par ailleurs, la région de production de la canne, située dans la région de Nyanza, ne bénéficie pas de bonnes conditions de croissance. Compte tenu de la haute altitude des plateaux (plus de 1200 m), la maturation de la canne peut nécessiter jusqu'à 24 mois. L’irrigation est également quasi absente et limite la performance de la canne.
La situation en aval de la filière est également préoccupante. Le Kenya a manqué sa restructuration et, à ce jour, 4 des 5 usines opérationnelles sont encore détenues et gérées par l’Etat. La gestion de ces établissements est peu rigoureuse et ces derniers ont accumulé des fortes dettes que l’Etat tente de renflouer chaque année.
Compte tenu de cette faible compétitivité et efficience de la filière kenyane, les autorités du pays ont maintenu des prix élevés sur le marché ainsi que des protections aux frontières permettant le maintien de l’industrie locale, notamment par rapport aux pays voisins comme le Soudan ou l’Ethiopie beaucoup plus compétitifs.
Cette protection est aujourd'hui assurée par un quota d’importation de 200 000 t en franchise de droits permettant de satisfaire la consommation tout en protégeant l’industrie locale. Au-delà de ces quotas, le sucre importé subit une taxe prohibitive pour être vendu sur le marché kenyan.

L’EAC pèse plus de 100 millions d’habitants

L’EAC regroupe trois pays : l’Ouganda (ACP et PMA), la Tanzanie (ACP et PMA) et le Kenya (ACP). Elle représente plus de 100 millions d’habitants et 1,8 million de km2.

L’EAC en tant que telle existe que depuis 1999. Elle correspond pourtant à une longue tradition d’accords régionaux établis depuis le début du siècle et la domination anglaise. Elle repose également sur une certaine identité de langue, de culture et d’histoire ainsi que sur le “ partage ” du plus grand lac d’Afrique, le lac Victoria. Les objectifs de l’EAC correspondent aux schémas d’accords régionaux traditionnels, ciblés sur une zone de libre-échange, une fiscalité commune, une abrogation du contrôle des changes et une libre circulation des personnes.
La libéralisation du marché du sucre au sein de l’EAC est effective depuis le 1er février 2005, mais ces trois pays étant déficitaires, les échanges seraient restés mineurs.

L’enjeu pour la filière betterave sucre européenne

L’Ouganda et la Tanzanie auront, à partir de 2009-2010, un accès libre au marché communautaire, en raison de l’accord “Tout sauf les armes”. Ainsi, les filières canne de ces pays seront directement en concurrence avec les filières betteraves de pays de l’UE. Pour le Kenya, pays ACP et non PMA, la situation est plus confuse, le Protocole sucre étant remplacé à partir de 2008 par les Accords de Partenariat Economique. Cependant, une simple extension de “Tout sauf les armes” aux pays ACP est une solution envisagée, voire privilégiée, par la Commission européenne. Ainsi, le Kenya pourrait également disposer prochainement d’un accès libre au marché communautaire.
Bien connaître les filières PMA - et ACP en cas d’extension de TSA - sera un des aspects fondamentaux de la gestion du marché du sucre pour l’ “ après-2010 ”. Il est certain que ces derniers seront à même de prendre des parts de marché sur le marché communautaire dont l’importance reste toutefois à préciser. En outre, dans le cadre des SWAP (commerce triangulaire), les exportations sur le marché européen seront indépendantes de la compétitivité de ces pays, mais uniquement liées au prix du marché mondial, à la parité Euro/Dollar et aux coûts de transports. Ainsi, si les conditions SWAP sont propices, même un pays peu compétitif comme le Kenya pourrait exporter d’importants volumes sur l’UE. Cela dépendra beaucoup plus de l’état de ses routes que du rendement de la canne !
La CGB a plaidé sans relâche pour le retrait du SWAP, un mécanisme complexe ayant une portée quasi inexistante sur le développement et la réduction de la pauvreté… De plus, si les exportations nettes sont relativement constantes, puisque reposant sur la compétitivité et les capacités de production prévisibles et peu variables d’une année à l’autre, le volume exporté sur l’UE dans le cadre des SWAP variera beaucoup, car directement fonction du prix du marché mondial. Ces derniers mois ont à nouveau prouvé la forte volatilité de ce marché. Il faudra donc d’une année à l’autre s’attendre à des volumes PMA très différents sur le marché communautaire, dont la variable d’ajustement vis-à-vis de la consommation risque d’être la production de sucre de betterave.