Ici, pas de bonbonnes de gaz, de saccage de sous-préfecture ou de séquestration de patron. Place à l’expertise. Ce sont les chiffres, dossiers et analyses qui ont fait reculer le groupe sucrier Tereos (ex-Béghin-Say), qui prévoyait de fermer en juillet son usine historique de Nantes. Après deux rapports commandés, l’un par la préfecture de Loire-Atlantique, l’autre par les représentants du personnel, direction et syndicats sont parvenus à un consensus.
L’une des deux activités du site, le conditionnement du sucre, s’est vue accorder un sursis de deux à quatre ans pour permettre à la centaine de salariés concernés de se retourner. Quant au raffinage, l’autre métier de Tereos, il sera délocalisé en Espagne, mais à la condition d’un reclassement de ses 70 ouvriers.
« Maintenir l’activité permet d’espérer que le contexte change et que le conditionnement devienne durable », escompte le cabinet d’expertise Secafi, spécialiste des requêtes de comités d’entreprises, qui a étudié le site nantais. Pas d’excès de triomphalisme pour autant chez les délégués syndicaux. Six mois après, la décision de la direction a laissé comme un goût amer. « Presque personne n’est resté sur le carreau, mais l’accord prévoit que Tereos implante une nouvelle industrie sur le site pour réembaucher le personnel et le former. Or, on n’avance pas très vite », regrette Pierre Jégu, secrétaire CFDT du comité d’entreprise, le syndicat majoritaire. Et le responsable approvisionnement, vingt-sept ans d’ancienneté, d’évoquer l’allégorie de la grenouille pour illustrer le sursis octroyé par Tereos : « Si on plonge une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’échappe d’un bond. Mais si on la met dans l’eau froide et qu’on porte doucement l’eau à ébullition, elle s’engourdit progressivement et finit ébouillantée. »
L’histoire de la raffinerie de Nantes, c’est celle du sucre en France. Construite sur l’île du port autonome en 1936, aux débuts du Front populaire, l’usine à la peinture bleue de style louisianais appartient d’abord au groupe Say. Avant de devenir Béghin-Say dans les années 70 et Tereos en 2003, premier sucrier français et troisième européen. Près de 120 000 tonnes de sucre de canne roux sont alors entreposées dans les silos pour être raffinées (transformées en sucre blanc) et conditionnées en sachets ou en paquets pour les marques Blonvilliers, La Perruche et Béghin-Say.
« Tombé des nues ». Mais, depuis 2006, un nouveau règlement sucre européen impose une baisse du prix de 35 % (étalée sur quatre ans), réduit les quotas et supprime l’aide au raffinage. Conséquence chez Tereos : la fermeture des sucreries d’Abbeville (Somme), Vic (Aisne) et Marconnelle (Pas-de-Calais) entre 2007 et 2008. Dans la foulée, le groupe coopératif (3,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 1 750 emplois en France) annonce la fermeture du site nantais en raison de la « dégradation des conditions économiques du raffinage » en Europe. Avant de divulguer, deux semaines plus tard, la délocalisation du raffinage en Espagne.
« Avec la nouvelle législation européenne, on se savait sur la sellette, concède Julien Boullay, délégué CGT, second syndicat de l’entreprise. Mais à l’annonce de la délocalisation, on est tombé des nues. Les salariés ont spontanément fait grève trois jours. » Les deux syndicats décident alors de faire front commun, « au-delà des étiquettes », et en appellent aux experts de Secafi. Les conclusions sont formelles : les estimations de Tereos s’avèrent hasardeuses. « Certes, le raffinage n’avait plus d’avenir économique. Mais la délocalisation de l’activité de conditionnement, et même la fermeture du site, aurait coûté plus cher au groupe que son maintien », révèle Secafi. Pour les syndicats, Tereos fait du zèle pour profiter des aides de Bruxelles à la cessation d’activité, de l’ordre de 600 euros la tonne de sucre abandonnée. « On ne s’engraisse pas sur les aides européennes, rétorque Tereos. Elles sont plus faibles que la chute de rentabilité que l’on a connue. »
Fraternité. Tereos finit par plier, après trois tables rondes en présence de l’ensemble des élus locaux. Fin mars, le plan social est signé, avec le reclassement des 70 ouvriers du raffinage. Pourtant les syndicats sont déçus : les salariés ont été plus nombreux que prévu à profiter du plan social pour quitter l’entreprise. « Vers le milieu du conflit, on a arrêté de parler d’une seule voix, déplorent Pierre Jégu et Michel Faucheux, autre délégué CFDT. On n’avait pas le courage de descendre dans la rue pour un affrontement perdu d’avance alors que la CGT voulait une mobilisation plus dure, plus "Conti". » Mais il suffit d’évoquer l’avenir pour que la fraternité syndicale opère de nouveau. Car, si l’espoir reste ténu, les délégués de Tereos comptent bien repousser au maximum l’échéance de la fermeture. Armés d’un beau logo « secouristes du travail » sur leurs uniformes.