Les agrocarburants sont accusés de précipiter la pénurie mondiale de céréales. Lula répond qu’il ne faut pas confondre la filière de la canne à sucre avec celle du maïs.
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Il y a peu encore, le Brésil ne recevait que des éloges pour son programme d’utilisation de l’alcool de canne à sucre destiné aux réservoirs des voitures. Non sans raison. Les spécialistes voyaient le carburant vert comme le salut de l’agriculture dans un scénario de réchauffement mondial, de pénurie annoncée des carburants d’origine fossile et d’instabilité politique dans les pays producteurs de pétrole. Aujourd’hui, la consommation d’éthanol dans le pays est plus importante que celle d’essence, chose qui ne s’était pas produite depuis les années 1980, à l’apogée du Proálcool [programme de substitution du pétrole par l’alcool de canne à sucre, lancé en 1975]. Il y a à peu près trois mois, la tendance s’est cependant inversée. L’éthanol est devenu le méchant responsable de l’augmentation mondiale du prix des aliments. Ses détracteurs lui reprochent de monopoliser des terres fertiles pour sa production, ce qui réduirait d’autant la surface destinée aux cultures traditionnelles de céréales comme le riz et le blé. Cette hypothèse a amené l’ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, le Suisse Jean Ziegler, à qualifier la production d’agrocarburants de crime contre l’humanité. Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale, a ajouté que, pendant que bon nombre de personnes se soucient de faire le plein de leur réservoir, beaucoup d’autres dans le monde ont du mal à se remplir le ventre, et y parvenir devient un peu plus difficile chaque jour qui passe. Il n’est pas conseillé de produire de l’alcool de maïs L’offensive subite contre l’éthanol a motivé une réaction forte et opportune du gouvernement brésilien. Voilà quelques semaines, le président Luíz Inácio Lula da Silva a qualifié les critiques de Ziegler et de Zoellick de tromperies suscitées par des motifs commerciaux. Pour Lula, l’augmentation du prix des aliments est due en réalité aux subventions agricoles qu’accordent les Nord-Américains et les Européens, une drogue qui engourdit et corrompt ses propres producteurs. Quant à la question de l’alcool carburant, elle est restreinte à l’éthanol de maïs produit aux Etats-Unis. Il n’est pas recommandable de produire de l’alcool de maïs, encore moins lorsque ce maïs est subventionné. Il serait beaucoup plus logique que les Etats-Unis établissent des partenariats avec des pays d’Amérique centrale et des Caraïbes afin de produire une partie de l’éthanol nécessaire à leur consommation, a déclaré le président. La vive réaction du gouvernement brésilien est tout à fait justifiée. En plantant de la canne à sucre sur 1 % de ses sols arables pour produire de l’alcool, le Brésil parvient à produire plus de la moitié de tout le carburant nécessaire pour approvisionner son parc automobile. En outre, les cannaies gagnent du terrain essentiellement sur des zones dégradées par la pâture et n’entrent pas en compétition avec la production d’aliments. De leur côté, les Etats-Unis utilisent déjà 4 % de leurs terres pour la plantation de maïs destiné à la production d’alcool, ce qui ne représente même pas 2 % du total des carburants pour les véhicules du pays. Un hectare de maïs donne seulement 3 000 litres d’éthanol, contre 7 500 litres pour la canne. Ironie suprême, la progression des cannaies au Brésil permet même d’augmenter la quantité d’aliments produits. L’exploitation de la canne à sucre requiert en effet la rotation des cultures. Ainsi, 15 % des surfaces consacrées à la canne le sont aussi régulièrement à d’autres cultures, comme le haricot ou le soja. Comme la culture de la canne progresse au détriment de pâtures dégradées, l’offre de nourriture augmente et ne diminue pas, affirme l’ancien ministre de l’Agriculture Roberto Rodrigues. Tant et si bien que cette année le pays battra un nouveau record de production de céréales. Du reste, le Brésil utilise seulement 20 % de sa surface cultivable. Beaucoup de terres restent à exploiter sans qu’il y ait pour cela à abattre un seul arbre de forêt naturelle. Compte tenu des gains de productivité, le pays devrait, dans les prochaines années, multiplier tranquillement sa production de denrées alimentaires comme celle d’éthanol, sans qu’une culture vole l’espace des autres. |
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Aux Etats-Unis, en revanche, le producteur de maïs reçoit des subventions pour fabriquer de l’agrocarburant, ce qui a provoqué une ruée des cultivateurs américains vers cette activité. Résultat : ces aides incitatives ont entraîné la diminution des surfaces consacrées à d’autres cultures et donc l’augmentation du prix de l’alimentation. Selon les estimations, 30 % de la production de maïs aux Etats-Unis sera transformée en éthanol cette année, soit 170 % de plus qu’il y a quatre ans. Il ne faut pas tout confondre et créer une polémique fallacieuse. Il existe une asymétrie entre l’offre et la demande d’aliments dans le monde, ce qui cause l’augmentation du prix de la nourriture. Mais cela n’a rien à voir avec l’éthanol brésilien, affirme Roberto Rodrigues. Heureusement, en dépit des critiques venues de l’étranger, l’industrie du sucre et de l’alcool a toujours le vent en poupe au Brésil. Le 24 avril dernier, Cosan, premier producteur d’alcool et de sucre du pays, a annoncé l’acquisition de la branche opérationnelle nationale d’Esso, pour près de 900 millions de dollars [environ 580 millions d’euros]. Cosan accède ainsi à un important réseau de distribution, les producteurs d’alcool n’ayant pas le droit de vendre directement du carburant. Cette affaire représente un pas supplémentaire vers la professionnalisation du secteur, affirme Luiz Henrique Sanchez, consultant dans le domaine du pétrole et de l’énergie. Le Brésil châtié pour ses succès agricoles Début juin, le géant pétrolier britannique BP faisait savoir qu’il achetait la moitié de Tropical Bioenergia [un raffineur dans la filière éthanol], propriété des groupes brésiliens Santelisa Vale et Maeda. BP entre ainsi dans la danse de la production d’éthanol. Autant de transactions qui symbolisent l’appétit du monde de l’entreprise pour l’éthanol brésilien. La tentative de lier l’éthanol à la crise alimentaire montre simplement le fardeau politique que le Brésil devra porter pour être devenu le plus important exportateur agricole du monde en développement. Il reviendra à son gouvernement de convaincre le monde du fait que, dans cette histoire, le Brésil n’est pas un méchant. Il assume simplement la lourde charge du leadership. |