Le 2 mars dernier, c’est à l’ONU que le Brésil, les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud annonçaient la création du Forum international des biocarburants.
Cette initiative menée par le Brésil, véritable leader dans le domaine des biocarburants depuis maintenant 30 ans, met en évidence sa volonté de faire tomber à l’OMC les obstacles qui empêchent l’exportation de son carburant vert. La popularité politique des biocarburants ne laisse pas de doute et pour emprunter une expression utilisée par Sylvain F. Turcotte, directeur de recherche au centre d’études sur l’intégration et la mondialisation de l’UQAM, le Brésil joue la carte de l’ « éthano-diplomatie ».
À São Paulo, une semaine après la création du Forum, la visite de George W. Bush confirme l’intérêt que portent les Etats-Unis à la production à grande échelle de l’éthanol comme carburant. En compagnie du président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, la visite de la Petrobras, la mégacompagnie nationale brésilienne d’énergie, s’est conclue par la signature d’un mémorandum de coopération. Cet accord prévoit l’établissement de normes techniques communes entre les deux pays et le transfert de technologies à d’autres pays intéressés par la production. Selon Sylvain F. Turcotte, « il faut associer cet accord au conflit entre le Vénézuela et le Brésil pour la reconnaissance d’une puissance régionale et la volonté pour le Brésil d’offrir une alternative énergétique aux pays latino-américains. Ce qui intéresse les États-Unis, c’est le moteur Flex Fuel qui permet d’utiliser l’essence et l’éthanol dans les proportions souhaitées par le propriétaire de véhicule. »
Mais le contenu de cet accord n’est pas tout à fait ce que Brasilia espérait. Il ne règle en rien les deux principaux obstacles à l’exportation de l’éthanol brésilien sur le marché américain : les subventions accordées aux agriculteurs et l’application d’une taxe de 14 cents/litre à la frontière. Cette barrière tarifaire est bien défendue par les puissants lobbys agricoles américains qui veillent à protéger leurs producteurs d’éthanol. D’ailleurs, le nombre de ces producteurs s’accroît rapidement puisque les États-Unis ont récemment rejoint le Brésil dans la production d’éthanol, les deux pays se partagent 70% de la production mondiale. Si l’on y ajoute l’Union européenne, le trio produit près de 95% des biocarburants de la planète. En plus de favoriser les agriculteurs américains et européens, ces mesures protectionnistes nuisent au développement des biocarburants les plus propres.
Les biocarburants, une source d’énergie propre ?
En septembre dernier, le titre d’une étude réalisée par l’OCDE, « Biofuels : Is the Cure Worse than the Disease ? », traduisait bien les préoccupations évoquées par des experts quant aux véritables effets des biocarburants sur l’environnement. Un rapport de l’ONU, publié en avril dernier, soulève plusieurs points à considérer pour évaluer l’impact des biocarburants dont l’économie nette d’émissions de gaz à effet de serre (GES) par rapport aux carburants conventionnels, l’augmentation du prix des produits alimentaires (tels le sucre et le maïs) et du coût des terres, la déforestation, l’utilisation de pesticides, etc.
La réduction des GES est le principal avantage de l’éthanol brésilien. Produit à partir de la canne à sucre, il est beaucoup plus écologique que l’éthanol américain fait à partir du maïs. Selon une récente étude réalisée par l’Agence internationale de l’énergie, l’éthanol brésilien permet une réduction des GES de 90% par rapport à l’essence. Les résultats pour l’éthanol à base de maïs ne sont pas aussi reluisants, une économie de seulement 13% des GES. Cette différence notable s’explique par la nature même de la culture et le processus de récolte et de transformation qui requiert des quantités d’énergie différentes.
Pourquoi donc les États sont-ils si enclins à financer massivement la production de biocarburants moins écologiques, alors qu’ils pourraient les importer à plus bas prix depuis le Brésil, qui détient un avantage comparatif en raison du climat et de la ressource cultivée ? « C’est toute l’idée de l’indépendance et de la diversification énergétiques. C’est d’ailleurs la raison qui a poussé les Brésiliens à financer le développement de l’éthanol dans les années ’70 », souligne Sylvain F. Turcotte.
Le Brésil : l’expérience du premier grand marché de l’éthanol
Les crises pétrolières des années 70 ont profondément touché le Brésil qui a vu sa dette augmenter drastiquement. C’est en réaction à cette dépendance pour le pétrole étranger que le Brésil crée, en 1975, le programme national pour l’éthanol : le Proálcool. Les premières voitures qui utilisent l’éthanol apparaissent vers la fin des années ’70. En quelques années, l’industrie automobile se lance dans la production de ces véhicules. Mais derrière cet engouement se cachent les signes d’une crise. En 1989, les failles du Proálcool sortent au grand jour. Le manque de coordination entre les constructeurs automobiles et les producteurs d’éthanol, qui transforment de moins en moins le sucre en éthanol en raison du prix du sucre sur le marché, crée l’écoulement des stocks d’éthanol. Le gouvernement doit intervenir et met en place un groupe de travail pour trouver des solutions à la crise.
Aujourd’hui, le Brésil semble avoir appris de cette expérience. La plupart des voitures construites sont munies du moteur Flex Fuel et réduisent ainsi la pollution atmosphérique des grandes villes brésiliennes. Le Brésil entend augmenter sa production, non seulement pour satisfaire sa demande interne, mais également pour exporter sa source d’énergie. Le pays n’a pas atteint son plein potentiel de production et les investissements étrangers affluent, « mais il ne faut toutefois pas s’attendre à voir le Brésil se tourner en méga-exportateur à court terme. Le Brésil tient d’abord à sa propre sécurité énergétique et à assurer l’approvisionnement de son marché domestique. Le temps permettra de consolider les nouvelles technologies plus efficaces », affirme M. Turcotte.
Les promesses des biocarburants de seconde génération
D’ici 2050, les biocarburants pourraient représenter 13% du marché international des carburants de transport. C’est du moins le scénario envisagé par l’Agence internationale de l’énergie. Ce pronostic se base sur le développement de la technologie de biocarburants dits de seconde génération. Cette génération promet une transformation plus efficace de la biomasse, c’est-à-dire plus d’énergie extraite pour une quantité égale de végétaux. Un rapport intitulé « Perspectives énergétiques de la France à l’horizon 2020-2050 », commandé par Dominique de Villepin et remis au cabinet de François Fillon en 2007, va même jusqu’à recommander « l’arrêt des investissements nouveaux dans la production de biocarburants de première génération » et de concentrer la recherche et développement sur la deuxième génération. L’étude réalisée par l’OCDE, en septembre dernier, suggère aux gouvernements « de réorienter leurs subventions accordées aux agriculteurs vers la recherche et développement de la nouvelle génération de biocarburants ».
Les pays emboîtent le pas et ils sont de plus en plus nombreux à démontrer un intérêt pour cette source d’énergie. Plusieurs questions devront être réglées. Parmi elles, la problématique reliée à la certification : peut-on mettre en place une certification internationale qui distingue les biocarburants selon des critères tels les modes de culture et les conséquences environnementales ? Une chose est sûre, sur la scène internationale, le Brésil se propose volontiers comme porte-parole d’une énergie qui trouvent plusieurs appuis et qui cadre parfaitement dans une actualité dominée par les changements climatiques.