L'article de Clarence Tsimpo et Quentin Wodon, publié dans les Echos de la Banque mondiale n°6 du mois de décembre 2006 et intitulé 'mesures protectionnistes : les pauvres paient la note', a poussé le groupe Mimran, propriétaire de la Compagnie sucrière sénégalaise (Css), à publier, dans plusieurs journaux de la place, dont Wal Fadjri, sous la plume de Diagna Ndiaye, l'un de ses administrateurs, un document de réponse fustigeant 'des prises de position tendancieuses et fondées sur des données erronées'.
La réponse de la Css ayant mis en avant, dans son argumentaire, des éléments chiffrés et, selon l'auteur, vérifiables, je voudrais en faire ici une analyse, afin d'éclairer l'opinion nationale. La Css justifie la protection accordée au sucre produit dans les pays de l'Uemoa (dont le Sénégal) par la nécessité de 'rétablir des conditions de concurrence loyales face aux subventions particulièrement élevées accordées par les pays développés à leurs exportations de sucre'.
Il est vrai que l'Europe subventionne ses producteurs, à travers un prix minimum garanti sur le marché intérieur, mais ces derniers vendent à l'exportation, à leurs propres frais, sur la base des prix mondiaux. Leurs coûts de production étant structurellement plus élevés que ceux des pays les plus compétitifs (comme le Brésil, la Thaïlande ou l'Inde), la subvention qui leur est accordée sur le marché intérieur européen, leur permet de vendre sans perte globale sur le marché mondial. Cependant, l'on voit mal en quoi, le fait pour ces pays européens de vendre à l'export au prix mondial constitue une concurrence déloyale pour la Css qui ne vend pratiquement que sur le marché local sénégalais. La mesure de soutien mise en place pour l'Europe, et programmée pour être démantelée dans les prochains mois, ne gêne, en réalité, que les pays exportateurs de sucre asiatiques ou latino-américains. Il s'y ajoute que les pays africains exportateurs (Maurice, Congo, Swaziland, par exemple) bénéficient sur le marché européen d'un protocole sur le sucre qui leur assure, encore pour quelques temps, un prix garanti communautaire (plus cher que les cours mondiaux). Si le Sénégal avait suffisamment produit de sucre, de manière à dégager des excédents pour l'exportation, elle pourrait en profiter.
En vérité, la Css ne parvient même pas à satisfaire la demande locale, ce qui devrait, en principe, laisser de la place pour des importations de sucre qui, par hypothèse, ne peuvent se faire qu'avec le prix mondial, nonobstant la politique européenne en matière de subvention. Il ne devrait donc y avoir aucun lien de cause à effet entre d'une part, le prix garanti en Europe ou aux Etats Unis et, d'autre part la taxation mise en place dans les pays de l'Uemoa. Or la Css et les autres producteurs sous-régionaux ont 'convaincu' les officiels de l'Uemoa de leur appliquer une taxe conjoncturelle à l'importation (Tci) dont la base de calcul est non pas le prix mondial du sucre mais un prix de déclenchement qui fait intervenir les prix garantis européens et américains. Cette méthode induit un surcoût pour les consommateurs sénégalais lié à la différence entre le prix de déclenchement et le prix Caf du marché spot du sucre.
Au surplus, la stabilité des prix dont parle Diagna Ndiaye dans son article a, dans les faits, plutôt été préjudiciable aux consommateurs sénégalais. A la fin des années 1990, lorsque les cours du sucre évoluaient en chute libre et que tout devait conduire à une forte baisse du prix du sucre au Sénégal, les consommateurs sénégalais ont continué à 'bénéficier' d'une stabilité des prix de la Css. A l'inverse, lorsque la conjoncture internationale fait intervenir, comme en 2006, un choc négatif sur le sucre importé (hausse du baril de pétrole qui impacte, avec retard, sur le cours du sucre), la Css se précipite pour justifier une augmentation de ses prix. Ce qui dénote un comportement asymétrique et sélectif, au détriment des consommateurs sénégalais.
En définitive, si l'Uemoa avait choisi de ne pas octroyer une protection excessive aux producteurs de sucre comme la Css, le prix de revient à l'importation (incluant les droits de douane, la taxe conjoncturelle à l'importation au taux de 10 % et la Tva, calculés sur la base du prix Caf) aurait représenté moins de 350 F Cfa, permettant de vendre le sucre, sur le marché sénégalais, au maximum, autour de 400 F le kilogramme, au lieu de 550 F le kilogramme.
Le lien entre la cherté du sucre sénégalais et la pauvreté s'en déduit. Car, 150 F Cfa correspondent grosso modo au tiers du seuil (un dollar) retenu comme niveau de dépense minimum qu'un individu doit pouvoir satisfaire par jour (pour se nourrir) afin de ne pas être considéré comme pauvre. Si le prix de sucre était diminué de 150 F Cfa le kilogramme, le nombre de personnes pauvres (pour des raisons alimentaires) s'en trouverait, ipso facto, sensiblement réduit.