Sénégal : Le prix du sucre et la pauvreté - des conclusions tendancieuses fondées sur des données erronées Actualidade News Actualidad
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Le Soleil - Mamadou Diagna Ndiaye - mercredi 17 janvier 2007

Les attaques périodiques et mal intentionnées contre la Compagnie sucrière sénégalaise avaient quelque peu cessé. Il faut dire que parmi les grandes entreprises industrielles de ce pays, il y a eu, ces dernières années, de tels dégâts qu'on en arrive finalement à se réjouir de conserver une compagnie bien gérée, qui continue à investir, à créer des emplois et qui prépare l'avenir.

Un article publié dans la revue locale du bureau régional de la Banque mondiale a attaqué la Css. Et, comme au meilleur temps des attaques rituelles contre la Compagnie sucrière sénégalaise, des conclusions hasardeuses sont montées en épingle sur la base de données inexactes.

effet, il est inexact d'affirmer que « certains secteurs dont ceux (...) du sucre continuent à bénéficier de niveaux de protection particulièrement importants ». La vérité que chacun peut vérifier est que les importations de sucre, à l'image de plusieurs autres produits agricoles, sont simplement soumises à la Taxe conjoncturelle à l'importation (Tci). Ce mécanisme mis en place à l'échelon régional dans le cadre de l'Uemoa, ayant un impact tout à fait limité sur les prix à l'importation, vise à rétablir des conditions de concurrence loyales face notamment aux subventions particulièrement élevées accordées par les pays développés à leurs exportations de sucre.

A cet égard, il importe de préciser que les prix mondiaux du sucre étant très instables, tous les pays producteurs du monde, y compris les pays considérés comme « libéraux » en termes de réglementation et de commerce, ont mis en place des soutiens publics visant à assurer un revenu suffisant aux planteurs, des produits de qualité à des prix raisonnables et prévisibles. Pour preuve, le sucre est exclu de nombreux accords régionaux de libre-échange ou fait l'objet d'un traitement spécial.

On peut citer le Mercosur, les accords Canada/Usa ou Afrique du Sud/Swaziland. En outre, le sucre est exclu du « Us freedom to Farm Act » qui instaure une déréglementation de l'agriculture américaine. L'Union européenne a également adopté un régime de protection ; les industriels européens bénéficiant d'un prix garanti, d'un soutien à l'exportation ainsi que d'une protection efficace contre les importations. Donc on ne peut pas affirmer de façon péremptoire que le secteur du sucre au Sénégal est surprotégé.

Par ailleurs, le sucre est un produit unique qui ne bénéficie pas à l'instar des autres produits courants de consommation d'une dérégulation globale. Par conséquent, chaque pays producteur conçoit une politique de prix adaptée, un équilibre qui permet de préserver les intérêts de toutes les parties concernées (les consommateurs, les producteurs, l'État, les contribuables, l'industrie agro-alimentaire).

Plus grave, il est également inexact d'affirmer que « le prix d'un kilo de sucre au Sénégal est aujourd'hui jusqu'à deux fois plus élevé que dans certains pays industrialisés ». Heureusement, à travers la disponibilité des informations sur internet, chacun peut désormais se rendre compte que les prix pratiqués par la Css en 2006 sont tout à faits compétitifs par rapport aux marchés mondiaux.

Les informations officielles les plus récentes établissent pour la seule période d'août 2005 à janvier 2006, le prix de la tonne métrique à l'importation (coût et fret à Dakar) est passé de 288 à 335 euro, soit une hausse 16%. Au même moment, le cours local du sucre bouclait une décennie de stabilité (1996-2006) durant laquelle la seule variation enregistrée, qui n'était pas le fait de la Css, résultait, en 2001, de l'harmonisation de la Tva. Cette mesure a fait passer le taux réduit appliqué au sucre de 10% à 18%. Durant cette décennie, faut-il le rappeler, les seules conséquences de la dévaluation du franc Cfa auraient pu justifier des hausses importantes et répétitives, notamment entre 1995 et 1998. Au contraire, nonobstant une telle conjoncture, la Css s'est engagée à stabiliser ses charges pour maintenir le même niveau de prix au consommateur.

Dans le même temps, les prix pratiqués par les autres pays africains producteurs ont été comparables et parfois même supérieurs à ceux pratiqués au Sénégal. Pour bien comprendre ce qui se passe sur le marché du sucre, il faut analyser le cas de la politique protectionniste de l'Union européenne (Ue). Au cours des années récentes, le prix minimal du sucre sur le marché européen a été deux, trois, quatre fois supérieur au cours mondial donc au prix à l'exportation. S'agissant des importations de sucre de l'Union européenne, une « clause de sauvegarde spéciale » autorise l'Ue à imposer des taxes supplémentaires à l'importation si la valeur des produits importés atteint le prix plancher. Par conséquent, le prix du sucre sur le marché mondial ne reflète pas la réalité économique.

Finalement, sur la base des telles inexactitudes servies, le journaliste en arrive à conclure, de manière sensationnaliste, que la baisse de 25% du prix du sucre pourrait sortir 87.000 personnes de la pauvreté. Une telle information, aussi farfelue, prêterait à sourire si elle ne portait pas préjudice à l'image de l'industrie nationale. A ce propos, nous citerons et laisserons à votre appréciation l'article paru dans le journal les échos du 26 décembre 2006 dans lequel la Banque mondiale a été épinglée pour le manque de crédibilité de ses études : « L'institution multilatérale, basée à Washington, utilise trop souvent les résultats de ses études pour faire du prosélytisme en faveur de ses propres politiques sans les approfondir suffisamment, a affirmé, samedi, un groupe d'experts indépendants. « Le groupe a émis des critiques substantielles sur la façon dont la recherche est utilisée pour faire du prosélytisme en faveur des politiques de la banque, souvent sans une approche équilibrée des faits et sans exprimer le scepticisme approprié », ont indiqué ces experts, parmi lesquels Kenneth Rogoff, l'ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (Fmi). François Bourguignon, vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale.

Comment peut-on sérieusement vouloir faire croire aux consommateurs sénégalais que le problème de la pauvreté dans ce pays va se régler comme par enchantement, en baissant le prix du morceau de sucre ? Que n'y avait-on pensé plus tôt ? Et, dans de telles conditions, pourquoi ne pas baisser le prix du sucre de 50%, 60% voire le rendre gratuit, de manière à sortir de la pauvreté 100.000, 200.000 voire 15 millions de Sénégalais ? Dans le même temps, baissons les prix du riz, de la viande de mouton, du pétrole et de l'électricité afin de faire bénéficier le plus grand nombre de cette formule miracle.

Le sucre est une ressource essentielle pour le monde rural. La filière est une source d'emploi et de prospérité rurale. Le Sénégal a trouvé, dans le cadre de l'Uemoa, comme les autres pays du monde, un équilibre qui permet de préserver les intérêts de toutes les parties concernées (les consommateurs, les producteurs, l'État, les contribuables, l'industrie agro-alimentaire). Les avantages pour l'État sont nombreux, ce sont ceux qu'un pays en développement peut tirer d'un secteur industriel fort : croissance économique durable, contribution fiscale importante, développement de la décentralisation, création d'emplois stables, accès aux technologies modernes, à la recherche et à l'innovation, lutte contre la paupérisation du monde rural, l'exode rural, l'émigration. Sans la Compagnie sucrière sénégalaise, ce sont des milliers d'emplois qui sont menacés dans la vallée, avec toutes les conséquences économiques, sociales, humaines, politiques et environnementales.

La lutte contre la pauvreté est une chose trop sérieuse pour être traitée de manière aussi saugrenue. Et un bouc émissaire, que celui-ci soit la Css ou un autre, ne réglera pas la question. C'est au contraire par le développement d'entreprises performantes, par l'investissement et par l'épargne que le Sénégal décollera et se positionnera résolument parmi les nouveaux pays émergents. La Css est dans cette dynamique là. Depuis toujours.

La nouvelle position de compétitivité du produit Css par rapport au produit importé prouve, s'il en était besoin, que les options fondamentales de cette entreprise ont été couronnées de succès. En effet, depuis le début du second semestre 2006, toutes les études révèlent que le prix de la tonne sortie usine Css est devenu nettement plus attractif.

C'est la raison pour laquelle, depuis lors, beaucoup d'industriels et d'importateurs traditionnels se sont tournés vers la Css pour leurs approvisionnements.

L'ennemi n'est pas l'entreprise comme s'il fallait exorciser celle-ci d'un vice originel, coupable d'être compétitive et performante. Pourquoi tout ce qui marche bien serait-il forcément suspect et condamnable ?

Il n'est pas vain hélas de s'interroger sur ce fâcheux penchant à l'auto-flagellation. La résurgence de ce tropisme chez nous n'est pas compatible avec la nécessité d'un développement harmonieux qui s'effectue selon les principes d'équité et de solidarité.

(*) L'auteur est administrateur du Groupe Mimran