BRÉSIL • Les dégâts sociaux du plan biocarburant Actualidade News Actualidad
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Courrier International - The Guardian - jeudi 29 mars 2007

Le programme de production d’éthanol brésilien est souvent cité en exemple à l’étranger. Mais on parle moins du sort des coupeurs de canne à sucre, qui fournissent la matière première.

C’est derrière un portail rouillé, dans l’air confiné d’un immeuble d’habitation crasseux, en brique rouge, que bat le cœur de la révolution énergétique brésilienne. A l’intérieur, dans des boxes minuscules envahis par des lits superposés branlants et des bagages non défaits, s’entassent des dizaines de travailleurs migrants qui se préparent pour leur premier jour de travail dans les plantations de canne à sucre de l’Etat de São Paulo.
Nous sommes à Palmares Paulista, une bourgade rurale située à 370 kilomètres de São Paulo, devenue la capitale de la révolution des énergies renouvelables en Amérique du Sud. Ce bouleversement fait du Brésil une référence en matière de réduction simultanée des émissions de CO2 et des importations de pétrole.
Les biocarburants représentent un business gigantesque au Brésil. Le programme d’éthanol brésilien (lancé dans les années 1970 par la dictature militaire) a rencontré un tel succès qu’il éveille aujourd’hui la curiosité du monde entier [voir CI n° 830, du 28 septembre 2006]. De fait, l’année dernière, les exportations de sucre et d’alcool ont rapporté quelque 8 milliards de dollars, représentant les deux plus importantes exportations agricoles du Brésil. Du côté des producteurs, on s’attend à voir la production de canne à sucre bondir de 55 % dans les six ans à venir, essentiellement grâce à la demande croissante des Etats-Unis et de l’Europe. Mais les faubourgs de Palmares Paulista offrent un tableau nettement moins engageant de ce que le président Lula appelle la “révolution énergétique” brésilienne.
D’un côté, d’épaisses plantations de canne à sucre s’étendent à perte de vue ; de l’autre, des masures en brique rouge, branlantes et les unes sur les autres, accueillent des centaines de travailleurs démunis qui prennent le risque d’être grièvement, voire mortellement, blessés pour fournir la canne à sucre à l’usine d’éthanol.
Un bâtiment aux airs de prison accueille des cortadores de cana [coupeurs de canne à sucre]. Ces travailleurs pauvres migrants sont environ 200 000 à participer à l’essor du secteur brésilien de l’éthanol.
Ces hommes, des réfugiés économiques ayant fui le Nord-Est pauvre et aride, ne gagnent pas plus de 400 reais par mois (environ 150 euros) pour fournir la matière première de la grande révolution énergétique brésilienne. Palmares Paulista est à la fois une ville rurale en plein essor et un lieu où se joue un véritable drame social. Cette bourgade de 9 000 habitants accueille chaque année 4 000 à 5 000 tra-vailleurs migrants. “Quand ils arrivent ici, ils n’ont rien d’autre que les vêtements qu’ils portent sur le dos. Ils viennent avec leurs enfants mal nourris et leurs belles-mères malades. Nous essayons d’alléger leurs problèmes, mais nous sommes loin de pouvoir tout régler”, raconte Valeria Gardiano, à la tête des services sociaux de Palmares, qui conclut : “C’est de l’exploitation pure et simple.”
Les militants associatifs vont plus loin encore : les cortadores sont à leurs yeux des esclaves de facto, et l’industrie de l’éthanol brésilienne un univers interlope d’intermédiaires exploiteurs, où les violations des droits de l’homme sont légion. “S’ils viennent ici, c’est parce que le chômage les contraint à partir de chez eux”, souligne Francisco Alves, professeur à l’université de São Paulo, qui étudie depuis plus de vingt ans la situation des travailleurs migrants de l’Etat de São Paulo. “Ils sont prêts à tout pour s’en sortir.”
De fait, les cortadores travaillent douze heures par jour dans une chaleur écrasante pour à peine plus de 0,75 euro la tonne de canne coupée ; ils retournent ensuite dans des “pensions” crasseuses et bondées que des propriétaires peu scrupuleux, souvent d’anciens coupeurs eux-mêmes, leur louent à des prix exorbitants.
Mais rien de tout cela ne semble pouvoir enrayer l’exode venu du Nord-Est. La famille Santos fait partie des derniers arrivants à Palmares. Les quatre frères, âgés de 19, 22, 24 et 26 ans, sont arrivés la semaine dernière dans un bus affrété illégalement, après vingt-quatre heures de route depuis les terres arides et reculées de l’Etat de Bahia. “Nous avons besoin de ce travail”, explique Sydney Alves dos Santos, 24 ans, assis dans l’étuve où il va vivre jusqu’à la fin des moissons, en décembre. “Il n’y a pas d’autre solution.”
Dans un autre de ces taudis, Pedro Castro, un jeune homme de 26 ans lui aussi venu de Bahia, se souvient des moissons de l’année dernière. “On se croirait dans un four”, dit-il en montrant les épais vêtements de protection que doivent porter les coupeurs dans les plantations pour se protéger de leurs machettes tranchantes. “Mais il n’y a pas de travail chez nous. Que pouvons-nous faire d’autre ?”
“Cela nous brise le cœur”, déplore Cristina Vieira, membre de la mission catholique locale, qui vient en aide aux cortadores. “Ils pensaient qu’à São Paulo on n’a qu’à tendre la main pour trouver de l’argent. Ils couraient après une illusion. Quand on discute avec eux, ils sont nombreux à dire : ‘Si j’avais su que c’était comme ça, je ne serais jamais venu.’ Ils n’ont aucun droit et ne peuvent se plaindre à personne. D’une certaine façon, ils n’existent pas.”