NICARAGUA • Une épidémie décime les coupeurs de canne Actualidad News Actualidade
Le sucre à travers le monde →

Nuevo Herald - Miami - jeudi 21 juin 2007

Le cimetière de la ville est saturé. Le taux de mortalité de la population est tel que les autorités municipales se voient obligées d’en construire un nouveau.

L’une des dernières tombes a été occupée le 9 avril dernier par le corps d’Hermógenes Martínez, ancien ouvrier de la canne à sucre, qui a enduré sans se plaindre les douloureux symptômes de l’insuffisance rénale chronique (IRC), une maladie qui décime les habitants de cette région. Martínez a travaillé du lever au coucher du soleil pendant trente ans, occupant différents emplois à la sucrerie San Antonio, fondée en 1890 et qui appartient à l’influente famille Pellas, propriétaire d’un conglomérat d’entreprises qui comprend notamment BAC Credomatic Network, le plus grand réseau financier d’Amérique centrale. Cette centrale sucrière produit 80 % des exportations de sucre nicaraguayennes vers les Etats-Unis.
“Le sucre produit ici est souillé du sang de centaines de travailleurs nicaraguayens. Mais personne ne veut l’entendre”, s’indigne Juan Salgado, dirigeant de l’association de malades Chichigalpa pour la vie, un groupe d’anciens travailleurs qui militent en faveur d’une indemnisation des victimes. “Nous avons travaillé pour eux [la famille Pellas] toute notre vie, et ils nous ont jetés à la rue quand ils ont découvert que nous étions malades, comme le faisaient les Romains avec les esclaves qui ne pouvaient plus les servir”, ajoute Salgado, qui est lui aussi atteint de cette maladie.

D’après les chiffres du centre de santé du village, la crise s’aggrave : on dénombre 2 000 patients atteints d’IRC, dont l’espérance de vie ne dépasse pas dix ans. Le nombre de travailleurs qui souffrent de cette maladie est si élevé que, il y a trois ans, l’Assemblée nationale du Nicaragua, sous la pression des paysans, a adopté une loi faisant de l’insuffisance rénale chronique une maladie professionnelle.
Père de huit enfants, le défunt Martínez s’est vu attribuer le numéro 563 sur la liste des anciens travailleurs de la sucrerie San Antonio morts de cette maladie rénale depuis 1978, selon le recensement effectué par María Eugenia Cantillano, de la fondation locale Nica Global. Deux de ses enfants sont atteints d’IRC : Henry, 34 ans, et Liliana, 35 ans. Henry affirme qu’il a été renvoyé de la sucrerie en 2001, sans aucune indemnisation, dès qu’on lui a diagnostiqué l’IRC, lors d’un des examens que l’entreprise pratique annuellement pour détecter la maladie.
Les travailleurs ont intenté des actions en justice, attribuant cette maladie à une utilisation inconsidérée des pesticides dans les champs de canne à sucre par les propriétaires des sucreries. Mais encore faut-il qu’ils apportent la preuve de ce qu’ils avancent. A l’issue d’un procès qui a donné raison aux plaignants, la centrale San Antonio a conclu un arrangement à l’amiable avec les paysans. Quelque 1 100 travailleurs ont reçu entre 2004 et 2005 une “aide humanitaire” en espèces de près de 2 millions de dollars.

Le Dr Reyes, un néphrologue employé par le ministère de la Santé du Nicaragua, a expliqué au Nuevo Herald que les organismes de santé, les universités du pays et les centrales sucrières ont réalisé une vingtaine d’études qui se limitent à décrire la maladie, sans jamais remonter aux causes. Les paysans n’ont guère la possibilité de trouver un autre travail. Les sucreries sont les principales sources d’emploi de la région.