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RFO - Margaret Perrin - vendredi 6 janvier 2006

Selon la Confédération internationale des betteraviers européens (CIBE) la réforme de l’Union européenne devrait annoncer la disparition de 120 000 planteurs et de 80 sucreries. Quant aux quantités de sucre excédentaires, elles seraient réduites de moitié en quatre ans, soit 5 millions de tonnes d’ici 2013.

Avec la diminution des prix européens, seules les usines de production les plus compétitives seront en mesure de subsister. Les autres seront condamnées à fermer. Elles contraindront aussi les industriels, qui dépendent d’elles pour l’écoulement de leur production, à abandonner leur activité sucrière.

Diminution des prix
Une fermeture qui sera accélérée par la diminution des prix de la betterave et de la canne. La production de sucre devrait ainsi disparaître des pays européens les moins compétitifs et des régions entières seraient sinistrées. En effet, le régime européen du sucre avec ses quotas et ses prix élevés ont eu pour principales conséquences d’inciter tous les pays de l’Union à produire de la betterave, y compris dans les régions les moins adaptées à cette culture. La réforme européenne, qui interviendra à partir de 2008 (voir partie 5, Le sucre euro-ACP et la mondialisation ), implique que la betterave va se concentrer dans les régions naturellement plus propices à sa culture, comme la France, l’Allemagne et la Pologne qui assurent plus de la moitié de la production. Les Français qui sont les premiers producteurs d’Europe avec 5,7 millions de tonnes, sont mieux lotis et s’en sortiront le mieux avec les Allemands, même si leurs rentes seront néanmoins réduites.

Les DOM préservés
Selon le député européen Jean-Claude Fruteau, natif de la Réunion, qui avait été chargé au Parlement européen de défendre les intérêts du sucre européen, les DOM ont été préservés. Dans un entretien radio le parlementaire évoque dans le détail toutes les conséquences de la réforme pour l’Outre-mer. Les betteraviers d’Espagne, du Portugal, d’Italie et d’Irlande sont dans le collimateur de la réforme. Pour l’Espagne, la réforme signifie pratiquement une disparition immédiate de la culture de la betterave à sucre dans le pays. Elle aura un impact social désastreux pour certaines régions entières. La majorité des 23 000 cultivateurs espagnols de betterave à sucre sont en effet situés dans la région de Castilla-Léon, dans le nord de l’Espagne, une région qui souffre déjà de l’exode de la population. Même problème pour l’Andalousie, qui est l’une des régions les plus pauvres d’Espagne. Des villages entiers pourraient ainsi disparaître.
Les prévisions « d’hécatombe » concernent quatre autres pays : l’Italie, le Portugal, l’Irlande et la Grèce, qui représentent 9 % de la production sucrière européenne. Ils risquent de voir leur production fortement réduite, ou pire, de voir disparaître leur industrie sucrière comme l’annoncent les pronostics d’une étude interne réalisée par la Commission. Quand aux autres, les cultivateurs suédois, hollandais, baltes et même polonais, ils pourront difficilement s’en sortir.

Pertes pour les ACP
Sans aucun doute, le glas sonnera aussi pour les ACP. Même s’il est progressif, l’alignement du prix européen sur le prix mondial ne manquera pas d’avoir de graves conséquences sur les pays ACP producteurs. Pour certains elles seront catastrophiques (pour ne citer que l’Ile Maurice, Fidji, Guyana, le Swaziland et la Jamaïque). La plupart des pays producteurs de sucre sont soit les moins développés, soit ils sont enclavés ou encore ce sont de petites îles presque toujours mono exportatrices. Selon un expert de la Commission européenne la réforme représentera pour les ACP une perte d’environ 300 millions d’euros par an.

Economie dépendante
Si la réforme doit les frapper de plein fouet c’est parce que, pour la plupart, les pays ACP producteurs de sucre ont développé une économie largement dépendante de leurs exportations vers l’Union européenne. A titre d’exemple, Fidji a tiré de ses revenus liés au sucre vendu en Europe, une cinquantaine de millions d’euros par an. Sur le plan social, 200 000 personnes sur 850 000 habitants vivent directement ou indirectement de la canne à sucre. Il en est de même pour l’île Maurice dont le sucre constitue l’un des piliers de son économie. Le manque à gagner, pour elle, se chiffrerait à 115 millions d’euros par an et se traduirait par la perte d’un tiers des emplois directs ou indirects dans son industrie sucrière, soit 7 000 emplois. Les petits producteurs tels que la Jamaïque ou Trinidad seront également marginalisés.

Pression de l’OMC
L’Europe a désormais balayé devant sa porte. Mais pour ce faire elle a dû renoncer à une politique de développement envers des pays pauvres du Sud, les ACP. Elle l’a fait sous la pression de l’OMC certes, mais à l’initiative d’une plainte de pays émergeants, qui, il y a peu de temps, étaient encore pauvres : la Thaïlande et le Brésil, appuyés par la riche Australie. Les pays du Sud ont fait front commun à de multiples occasions, notamment au sein de l’Organisation mondiale du commerce. Ils seraient avisés de le rappeler à certains des leurs lorsque ces derniers lancent des actions qui seront préjudiciables à nombre d’entre eux. Si l’OMC s’était avérée aussi puissante qu’aujourd’hui dans les années 1975, jamais l’Accord sucre, considéré par les ACP comme un modèle de contribution au développement, n’aurait pu voir le jour. Il en est de même d’autres accords conclus dans le cadre de la politique de développement européenne. Que serait-il advenu de ces pays ?
Qu’adviendra-t-il aux autres, à ceux qui n’ont pas encore pu décoller ? Cet organe international est-il une réponse au développement des pays faibles ? Face à la libéralisation mondiale aujourd’hui toute puissante, l’Histoire démontre qu’aucun pays, aujourd’hui développé, n’a pu le devenir sans avoir eu recours, au préalable, à un protectionnisme ciblé.

 

Dumping social
Enfin, l’OMC a basé sa condamnation contre l’Europe sur un dumping économique qui consiste à vendre moins cher que le coût de production. Mais qu’en est-il du dumping social des plaignants qui consiste à écraser les prix de production en recourant à l’emploi de travailleurs quasi-esclaves ? Les prix de revient au Brésil sont parmi les plus bas du monde du fait notamment du faible coût de la main d’œuvre. La concurrence du Brésil est insoutenable pour les Européens. Et la Chine ainsi que d’autres pays s’annoncent avec les mêmes méthodes de travail. Selon la logique prévalant à l’OMC, les Européens, et d’autres, devront-ils à long terme s’aligner sur le Brésil et en arriver à « détricoter » leurs droits sociaux et du travail ? Est-il viable que cet organisme mondial ne condamne pas le dumping social qui est une résurgence d’un esclavagisme déguisé ? «